
Les mardis du Grand Continent continuent de suivre le fil de “L’hypnocratie” en invitant cinq intellectuels, philosophe, sociologue ou mathématicien autour de cette question, “Vivons-nous à l’ère de l’hyppnocratie ? – retour sur l’affaire Jianwei Xun.”
Car affaire il y a. Ce livre, Hypnocratie, écrit par un philosophe de Hong-Kong, Jianwei XUN s’avère être une “supercherie”, l’Hypnocratie un “concept” développée par Andrea Colamedici avec un collectif de penseurs et ChatGpt/Claude pour les IA. Un projet pour questionner notre rapport à la vérité ?
Mais peut-il y avoir un concept sans un fondement théorique, une idée autoporteuse sans auteur avéré ? C’était l’objet du débat ou plutôt des arguments pour et contre développés tour à tour par Anne Alombert, Daniel Andler, Derrick de Keckhove, Nathalie Depraz, Raphaël Llorca, Gloria Origgi, Gisèle Sapiro et Roberto Saviano (à distance et en asynchrone), tout comme Jianwei Xun, du moins son avatar IA. Au final, les questions de la place de l’auteur, ce qui définit un auteur humain (on ne le saura pas) et de l’écrit ont pris le pas sur l’usage de l’IA, que “personne ne comprend” a rappelé dans une très Socratique introduction à son propos Daniel Andler.
Jianwei Xun n’existe pas. Enfin, pas celui que vous avez lu dans les colonnes du Grand Continent. Ce philosophe soi-disant hongkongais, à la plume aiguisée, n’est qu’une marionnette où comme le dit son avatar IA, « Je ne suis pas un personnage. Je suis un effet secondaire », un leurre intellectuel. Une créature née de la combinaison d’un auteur bien réel, Andrea Colamedici, et d’une intelligence artificielle générative. Le projet s’appelle Hypnocratie. Tout est dit dans le nom : il ne s’agit plus d’écrire, mais de dialoguer avec l’IA pour participer de la transe numérique créée par l’arsenal technico-politique incarné dans Hypnocratie par Trump et Musk. Pour les auteurs, « . La fiction n’a pas servi à cacher. Elle a servi à révéler. Révéler que ce que nous appelons réel est devenu un consensus algorithmique ».

La supercherie n’était pas un accident. C’était le dispositif. Une performance pour tester les réflexes d’une époque qui doute de tout sauf des apparences. Et ça a marché. Le public a cru, les éditeurs ont publié, les lecteurs ont acheté. Puis on a révélé le pot aux roses, et le malaise est monté. À raison ? C’était le débat orchestré par le Grand Continent lors de ses mardis.
Car Hypnocratie n’est pas seulement une expérience littéraire. C’est un miroir tendu à notre époque, celle où l’IA murmure à l’oreille de l’auteur et, de plus en plus, prend la plume à sa place. Il ne s’agit plus de coécriture. Il s’agit de délégation cognitive. De substitution intellectuelle où la circularité des idées devient circularité du discours aux accents parfois hallucinatoires, un effet secondaire de toute transe il est vrai.
Mais qui pense, quand une machine parle ? Ce que nous appelons encore un auteur devient une interface. Un gestionnaire de prompts. Une ombre dans le théâtre des idées.
Certains crient à la trahison — et ils ont leurs raisons. Gloria Origgi a crié à la trahison. Et elle n’a pas tort. Dans un monde saturé de récits, de faux profils et de contenus optimisés pour la viralité, la confiance est devenue une denrée rare. Le pacte entre l’écrivain et le lecteur n’est pas un détail : c’est le fondement de toute conversation démocratique. Le rompre, même au nom de l’art, c’est jouer avec le feu. Prométhée est passé par là.
Mais d’autres défendent le geste. Pour Derrick de Kerckhove, Hypnocratie est un antidote à notre torpeur collective. Depuis quarante ans, dit-il, nous vivons sous hypnose numérique. Ce projet, par son audace, force le réveil. Il ne ment pas : il révèle. Il nous pousse à interroger la nature même de l’autorité intellectuelle, à prendre conscience des nouvelles logiques de circulation des idées à l’ère des asymétries géopolitiques et des dispositifs algorithmiques.
C’est une pédagogie par le choc. Et à ce titre, elle est salutaire. Le philosophe fictif n’est pas un imposteur. Il est une lentille, un filtre d’attention, un révélateur de nos propres routines de lecture, de notre passivité critique.
Peut-on encore parler d’auteur quand les textes sont des compositions algorithmiques ? Oui, répond Daniel Andler, mais à condition de repenser ce que signifie “penser”. Le fond, dit-il, reste classique. C’est la forme qui change. Alors ne soyons pas intimidés. Une IA qui mime la pensée ne doit pas nous faire oublier d’en avoir une.
“Avec l’IA, c’est notre façon de penser qui change”
Mais attention à la pente. Ce que montre Hypnocratie, c’est aussi une mutation dangereuse. L’IA n’est plus un outil. Elle devient auteur par défaut. Or, comme le rappelle Anne Alombert, quand l’écriture devient automatisée, industrielle, opaque, ce ne sont pas seulement nos idées qui changent. C’est notre façon de penser. Études du MIT à l’appui, on voit que les cerveaux déléguant trop à l’IA perdent leur capacité à intégrer, à douter, à imaginer.
On appelle ça une prolétarisation cognitive. Un mot savant pour désigner une réalité triviale : penser devient un luxe. Et celui qui écrit avec l’IA sans en mesurer les biais risque d’en devenir le premier produit dérivé.
Ce qui dérange, ce n’est pas la fiction. C’est son absence d’avertissement. Ce n’est pas l’IA. C’est l’opacité de son intervention. Ce n’est pas la créativité, c’est l’oubli du pacte — celui qui fait de l’écrivain un interlocuteur, pas un prestidigitateur, fût il aidé par un “automate computationnel”.
Alors, faut-il interdire ? Non. Mais il faut nommer. Afficher. Distinguer. Dire ce qui relève de l’homme, ce qui vient de la machine. Créer un nouveau pacte de lecture, à l’ère de la collaboration homme-algorithme.
Parce qu’en définitive, la grande question posée par Hypnocratie n’est pas technologique. Elle est éthique. Ce n’est pas l’IA qui est en cause. C’est notre capacité à y résister. À garder un espace pour la sincérité, pour la responsabilité, pour la parole humaine. À refuser l’hypnose. Un auteur, c’est quelqu’un qui signe, qui pense, qui répond. Tant qu’il en reste, tout n’est pas perdu.
BTW : ce texte, écrit avec ou sans IA ?
Fabrice Frossard
Le postulat du livre : “« Chaque événement, chaque image, chaque mot fait partie d’un mécanisme qui ne se contente pas de représenter la réalité : il la remplace. La simulation n’imite plus le réel. Elle le précède. Elle le façonne. […] Elle ne se présente jamais comme un régime narratif unique, mais comme un univers de possibilités. » Résultat ? Nous vivons « dans les interstices d’une infinité de récits simultanés et concurrents, qui s’entrechoquent dans un équilibre instable ». Autant de récits qui façonnent notre relation aux mondes, manipulé algorithmiquement car nous nous laissons manipuler sous l’effet du scroll intempestif et l’effet des passions tristes hyperbolisées par les médias sociaux. Et ce jusqu’au retour du réel, celui contre lequel nous nous cognons.
La question de la validité du concept est bien posé, mais force est de reconnaître que l’effet d’hypnose ou de transe suscité par l’environnement numérique et ses récits, souvent polarisés en conscience, nous plonge bien dans un état modifié de conscience permanent. L’arrivée de l’IA et les problèmes épistémiques créées par la prolétarisation cognitive ouvrent une nouvelle ère aux externalités encore difficiles à prévoir. L’hypnocratie est un mot très bien trouvé. Quoi que l’on pense du dispositif pour l’étayer.
Sur le dispositif, l’histoire n’est pas nouvelle, on peut citer le projet mené par Benoît Raphaël, du Next Rembrandt, ou encore le projet Obvious Art.






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