Je peine à prendre mon téléphone pour échanger ces derniers temps. A chaque fois, la conversation s’oriente inévitablement vers un constat de la situation actuelle et la trajectoire rectiligne de l’histoire qui semble nou mener dans un mur politique, économique ou environnemental. La permacrise que nous vivons semble s’intensifier avec des mouvements tectoniques d’ampleur, entre la Chine qui promet la réunification de Taiwan en 2025, l’élection de Trump et ses incohérences politiques et économiques, l’avancée de la Russie en Ukraine. Autant d’éléments macro qui s’ajoutent à une situation en France et en Europe pathétique. Des politiques qui parlent du sexe des anges et ratiocinent pendant que l’histoire avance, une Europe aux abonnés absent sinon pour torpiller l’industrie, l’énergie et l’agriculture intra. Autant d’éléments qui peinent à susciter un optimisme béat pour les prochaines années et une confiance folle dans la bonne marche des choses.
Dès lors, il est peu étonnant que ‘ Edelman Trust Barometer 2025 révèle une crise de confiance globale, alimentée par des griefs croissants envers les institutions et un manque d’optimisme pour l’avenir. Cette étude, menée auprès de plus de 33 000 personnes dans 28 pays, souligne une détérioration de la confiance envers le gouvernement, les médias et même les entreprises. Cette situation est aggravée, sans grande surprise, par une montée des inégalités, des craintes économiques et des inquiétudes liées à la technologie.
Une Histoire de Défiance Institutionnelle
L’étude met en lumière les événements mondiaux qui ont érodé la confiance au cours des 25 dernières années. Des manifestations de Seattle en 1999 à la crise financière de 2008, en passant par le Brexit et la pandémie de COVID-19, les institutions ont été mises à rude épreuve. L’invasion de l’Ukraine et les conflits géopolitiques ont encore amplifié cette défiance, provoquant des boycotts de marques et une baisse de la confiance envers les gouvernements. Seuls 2 pays voient l’indice de confiance remonter : l’Argentine (avec l’effet Milei) et l’Afrique du Sud.

Quelle différence avec les précédentes éditions de l’Edelman Trust Barometer ? Une érosion progressive
Au fil des ans, l’Edelman Trust Barometer a mis en évidence des fluctuations notables de la confiance envers les institutions. Par exemple, l’édition 2016 a révélé une augmentation significative de la confiance dans les quatre institutions principales (ONG, entreprises, gouvernement et médias), atteignant son niveau le plus élevé depuis la Grande Récession, avec une hausse notable pour les entreprises. Cependant, en 2017, une crise de confiance a été observée à l’échelle mondiale, marquant une inversion de cette tendance positive. En 2024, le rapport a souligné un fossé croissant entre la société et l’innovation, les entreprises étant perçues comme les seules entités à la fois éthiques et compétentes. En revanche, l’édition 2025 met en lumière une crise de confiance profonde, alimentée par des griefs croissants envers les institutions et une inquiétude face à l’avenir. Cette évolution suggère une détérioration continue de la confiance, exacerbée par des facteurs économiques, technologiques et sociaux.
Pour 2025, la défiance envers les institutions s’est transformée en un sentiment de grief généralisé. Les citoyens se sentent lésés par les actions du gouvernement et des entreprises, avec la perception que le système favorise les riches. En 2025, 6 personnes sur 10 expriment un sentiment de grief envers les entreprises, le gouvernement et les riches. Les élections et les changements de gouvernement n’ont pas amélioré la confiance, avec seulement 2 pays sur 13 ayant connu une amélioration significative. L’étude montre également que la confiance a chuté de façon inédite envers les employeurs. L’écart de confiance entre les hauts et les bas revenus s’est creusé, illustrant une inégalité de confiance. Pire encore, le lien de confiance entre employeurs et employés se délite, témoignant d’une rupture structurelle entre pouvoir et individus.
Sommaire
Les Ombres Qui S’étendent
Une Inquiétude Économique et Technologique Grandissante
L’avenir apparaît de plus en plus incertain. Plus de la moitié des travailleurs redoutent les effets conjugués de la mondialisation, de la concurrence étrangère, des délocalisations et de l’automatisation sur leur emploi. Cette crainte, loin d’être irrationnelle, reflète un sentiment de vulnérabilité face à un monde en mutation rapide, où les avancées technologiques se font souvent au détriment des travailleurs les plus précaires. Le spectre de la discrimination s’étend, atteignant des sommets inédits dans 15 des 28 pays étudiés. Si les minorités ont longtemps été les premières touchées, les populations aisées elles-mêmes commencent à exprimer leurs propres craintes. La conviction que les riches échappent à leurs responsabilités fiscales nourrit une colère qui transcende les classes sociales, alimentant une vision d’un système injuste et déséquilibré. La disqualification sociale réelle ou fantasmée se trouve avec les riches un bouc émissaire naturel. Bernard Arnault pourrait légitimement confirmer cette assertion. La difficulté à comprendre la relation entre création de richesse et redistribution indirecte peinant à faire son chemin dans nombre d’esprits. N’exonérons toutefois pas les ultra riches (entreprises ou autres) de comportement souvent égoïstes avec une optimisation fiscale permanente. D’ailleurs, les entreprises voient leur côte de confiance baisser la plus rapidement. L’implosion du multilatéralisme et de la mondialisation heureuse laisse des traces.
L’Effritement du Discours des Élites
La perception d’un mensonge institutionnalisé s’intensifie. Gouvernants, dirigeants d’entreprise, journalistes : plus aucun leader n’échappe au soupçon. La parole officielle est désormais perçue comme biaisée, manipulatrice, voire intentionnellement trompeuse. Un climat propice à la montée des théories du complot et de la désinformation. Dans ce cadre, les journalistes et médias ne sont pas épargnés : avec 70% de défiance, ils représentent la catégorie en proie aux plus grands doutes envers leur intégrité. Pour mémoire, en France, 62% des français montrent une confiance limitée dans les médias selon la baromètre La Croix.
Plus un individu ressent de la rancœur envers les institutions, plus sa confiance s’effrite. Entreprises, gouvernements, médias et ONG paient le prix de cette méfiance, tandis que les avancées technologiques, notamment en intelligence artificielle, suscitent davantage de crainte que d’enthousiasme. Les es chefs d’entreprise ne sont pas épargnés : leur crédibilité s’effondre, y compris auprès de leurs propres employés. La fracture entre travailleurs et dirigeants s’élargit, rendant urgent un effort de reconquête.

Un Activisme Radicalisé : la violence comme recours
Face à ce sentiment d’injustice, quatre personnes sur dix considèrent l’activisme hostile comme un levier légitime du changement. Qu’il s’agisse d’attaques en ligne, de sabotage ou de menaces explicites, la contestation prend des formes de plus en plus radicales, en particulier chez les jeunes, moins enclins à croire aux moyens traditionnels de transformation sociale.
Un Avenir Qui N’Inspire Plus l’Espoir
Le constat est glaçant : dans la majorité des pays développés, moins d’un individu sur cinq pense que la prochaine génération vivra mieux que l’actuelle. Un pessimisme qui témoigne d’un épuisement généralisé, où l’idée même de progrès semble avoir perdu tout crédit.

Les Conséquences d’un Monde Désenchanté
L’intelligence artificielle ne convainc pas grand monde

Evidemment, l’arrivée massive de l’IA est aussi un facteur d’inquiétude. 56% des sondés n’accordent qu’une faible confiance dans cette technologie. A tort ou à raison. Le pharmakon qu’est l’IA peut basculer du côté obscur (armement, manipulation du vivant) assez rapidement. La dérégulation voulue par Musk et entériné par Trump ne milite pas en faveur d’un optimisme radical pour l’usage de cette technologie.
Réparer la Confiance : Un Défi Collectif
Repenser les Priorités Économiques
Pour pallier ce déficit global et face à cette crise, Edelman nous dit que les institutions doivent adopter une posture plus ancrée dans la réalité économique de leurs citoyens. Il ne s’agit plus de simples ajustements, mais d’un rééquilibrage profond des intérêts. Investir dans les communautés locales, la formation professionnelle et l’accès à une information de qualité devient une nécessité impérieuse. Il serait facile de rajouter que la formation doit sans doute être fléchée pour investir dans un capital humain susceptible d’améliorer la situation. Quand à l’information de qualité, ne rêvons pas. Le déficit structurelle des modèles économiques des médias crée une situation que nous avons prédite il y a quasiment deux décennies : seuls ceux qui pourront payer auront accès à une information de qualité. Je veux bien être challengé sur cette idée.
Les Entreprises à l’Épreuve de la Responsabilité
Les entreprises doivent dépasser la logique purement financière et s’engager activement dans la création d’emplois durables, la formation continue et la réduction des inégalités qu’elles contribuent à creuser. Respect, civilité et dialogue constructif sont les maîtres-mots pour restaurer un climat de confiance.
Un Rôle Clé pour les Gouvernements et les Médias
Les gouvernements doivent démontrer, par des actions concrètes, qu’ils œuvrent dans l’intérêt de tous. La transparence, l’éthique et l’écoute sont indispensables pour renouer avec les citoyens. Les médias, eux, doivent réaffirmer leur rôle de garants du factuel, en résistant aux dérives sensationnalistes qui sapent leur crédibilité.
Un Défi de Société : Restaurer la Foi en l’Avenir
L’étude est formelle : lorsque la confiance renaît, l’optimisme l’emporte sur le ressentiment. Il est donc essentiel de redonner aux individus des raisons d’espérer. La crise actuelle est moins une fatalité qu’un signal d’alarme, un appel à repenser nos modèles et à reconstruire un contrat social basé sur l’équité et la responsabilité partagée.
Une Urgence à Agir, mais comment
L’Edelman Trust Barometer 2025 met en exergue un monde en quête de repères, où la confiance, autrefois acquise, doit désormais être patiemment reconstruite. Entreprises, gouvernements, médias et citoyens ont chacun un rôle à jouer pour restaurer un équilibre aujourd’hui fragilisé. Seule une approche concertée et sincère permettra de rétablir un socle commun de confiance et d’espérance. L’avenir dépendra de la capacité collective à renouer avec ces valeurs fondamentales. C’est mal parti.
Le baromètre : 2025 Edelman Trust Barometer Global Report





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