Dans un précédent article, j’évoquais la fin de l’économie de l’attention au profit d’une économie de l’intention. Je décrivais un monde où nous ne naviguerions plus de page en page, mais où des agents traiteraient nos besoins de manière « liquide ».

Cette vision vient de percuter le réel. Une nouvelle est passée sous le radar, et pourtant elle signe l’acte de décès du Web tel que nous le connaissons. Google et Microsoft ont co-écrit une spécification technique baptisée navigator.modelContext. Laquelle est traduite par WebMCP et déjà présente dans Chrome V 146.

Concrètement, le navigator.modelContext est une nouvelle API JavaScript expérimentale liée au protocole Model Context (MCP), qui sert à rendre un site “agent‑ready”, c’est‑à‑dire exploitable directement par des agents IA (comme des assistants type GPT/Claude) sans passer par des intégrations ad hoc.

Conséquence : Le Web ne sera bientôt plus une destination, mais une infrastructure invisible.

Du « bricolage » au standard industriel : le Web devient une API

Jusqu’à présent, pour qu’une IA interagisse avec votre site, elle devait le « scraper » : une lecture laborieuse, gourmande en ressources et souvent imprécise. C’était du bricolage visuel.

Avec navigator.modelContext, le paradigme s’inverse. Le site ne dit plus à l’humain « Regardez mon joli bouton bleu », il dit directement à l’agent : « Voici ma fonction Réserver, voici mes disponibilités, voici mes tarifs ». Le site expose son mode d’emploi nativement.

Les chiffres sont brutaux : une précision de 98 % et une économie de ressources de 67 %. Pour l’IA, c’est une victoire totale. Pour le Web visuel, c’est un séisme.

Le crash de l’économie publicitaire : l’angle mort

Cette efficacité technique cache un cadavre dans le placard : le modèle économique du Web. Depuis trente ans, le contrat est simple : je vous donne du contenu “gratuit” contre votre attention (la publicité). Or, un agent IA ne regarde pas les bannières. Il ne subit pas les pre-rolls. Il ne clique pas sur les liens sponsorisés.

En réduisant de 67 % les ressources informatiques, on réduit aussi de 100 % l’exposition publicitaire. Si l’IA de votre client extrait l’information en coulisses sans que celui-ci ne pose jamais le regard sur votre site, qui paie pour la création du contenu ? Nous nous dirigeons vers un Web où la publicité display devient un langage mort, forçant les entreprises à réinventer totalement la manière de monétiser leur valeur.

la fin des « apps » exclusives : l’ia en libre-service

Ce standard court-circuite également le modèle des partenariats fermés (type le bon coin accessible uniquement via openai). pourquoi dépenser des fortunes pour une intégration exclusive quand votre site peut devenir universellement accessible via webmcp ? avec ce protocole, n’importe quel agent peut utiliser vos services sans intermédiaire. c’est la fin des jardins fermés ou du moins comme le corrige Emmanuel Parody, de l’Open-Web. Les utilisateurs devront toujours passer sous les fourches caudines du paiement pour accéder à des contenus (reste à savoir lesquels le mériteront et via quelle interface), tandis que ce sera open-bar régulé pour les agents-IA.

La mort de la destination : l’effondrement de l’Interface

Ce passage à un Web « actionnable » par les machines signe la nécrose de l’interface utilisateur. En marketing, nous avons passé des décennies à construire des tunnels de vente pour retenir l’attention. L’agent IA, lui, est un utilisateur impitoyable. Il court-circuite la séduction, ignore les pop-ups et va droit à l’intention. Le site web n’est plus une île où l’on accoste, il devient une simple base de données au service d’un tiers. La marque s’efface derrière la fonction.

Devenir architecte de l’intention : le nouveau diagnostic

Dans ce contexte, mon rôle, et le vôtre, change radicalement. Nous ne sommes plus des stratèges du clic, nous devenons des « Architectes de l’Intention ».

Puisque l’IA va synthétiser votre offre, votre défi est de sculpter cette synthèse à la source. Être un architecte de l’intention, c’est s’assurer que la structure technique de votre entreprise est si parfaite que l’IA ne pourra pas la trahir, tout en trouvant de nouveaux leviers de valeur au-delà de la simple visibilité.

Cela nécessite trois piliers de survie :

  • La lisibilité machine : Un passage au « tout structuré » (JSON-LD) pour ne pas être “halluciné” par l’IA.
  • L’actionnabilité : Rendre vos services déclenchables sans friction par un agent.
  • L’arbitrage de l’agentivité : Choisir ce que l’on délègue à l’automate et ce que l’on réserve à l’expérience humaine, pour ne pas devenir une simple ligne de code dans le moteur d’un autre.

Ne subissez pas la synthèse

Le Web « visuel » et publicitaire est en train de devenir l’infrastructure invisible d’une poignée d’IA. C’est la fin du Web des pages, c’est le début du Web des capacités.

L’économie de l’attention est morte. Pour ne pas disparaître avec elle, il est temps de bâtir votre architecture de l’intention. Car demain, celui qui ne sera pas « lisible » et « utile » pour l’IA sera simplement inexistant.

NB : ce protocole est encore expérimental, et le support limité (typiquement Chrome/Chromium en flags ou versions de dev), spécification en cours d’évolution dans le groupe Web Machine Learning.

A lire : Du règne du clic à la dictature du désir : les architectes de l’intention sont parmi nous – Fabrice Frossard

 


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