Et si le retard français en intelligence artificielle n’était pas celui qu’on croit ? Depuis deux ans, les chiffres circulent en sens contraire. Selon Microsoft, la France pointe au cinquième rang mondial de l’usage de l’IA, loin devant les États-Unis. Selon Eurostat, ses entreprises traînent sous la moyenne européenne. Les deux ne peuvent pas avoir raison en même temps. Le Conseil d’analyse économique vient de trancher dans un Focus publié en septembre (n° 142, signé Simon Bunel, Alice Lapeyre et Antoine Lopes). Sa conclusion déplace le problème.
IA : Le palmarès qui flatte
Petit rappel. Anthropic classe la France 11e pour l’usage de Claude rapporté à la population active, OpenAI 13e pour ChatGPT, Microsoft 5e avec 41 % de la population en âge de travailler. Trois fournisseurs, trois classements flatteurs, un même angle mort. Aucun ne compte les utilisateurs qui refusent la collecte de leurs données, et aucun ne chiffre ce biais. Microsoft va plus loin. Quand le consentement d’un pays est faible, son modèle tire l’estimation nationale vers la moyenne mondiale.
Le CAE relègue donc ces chiffres au rang d’indices, et on ne peut que lui donner raison. Un fournisseur qui publie le classement de ses propres clients produit un argument commercial pour nourrir son récit, pas une statistique.
Sommaire
Le vrai retard de l’IA se joue au bureau
Les enquêtes représentatives racontent une histoire différente. D’après l’enquête TIC d’Eurostat, 18 % des entreprises françaises utilisent l’IA en 2025, contre 20 % dans l’Union et 42 % au Danemark. Pour l’IA générative, le taux tombe à 8 %. L’écart entre PME (17 %) et grandes entreprises (58 %) dit le reste. Côté salariés, l’étude de Bick et al., publiée dans les Brookings Papers, compare la France aux États-Unis avec un questionnaire identique. 28 % des actifs français utilisent l’IA générative au travail, contre 43 % des Américains. Ceux qui l’utilisent y consacrent 7 % de leurs heures, deux fois moins qu’outre-Atlantique.
À titre privé, pourtant, les Français ne boudent pas l’outil. 37 % d’entre eux y recourent, au-dessus de la moyenne européenne (33 %). Le paradoxe tient en une phrase : la population expérimente, l’organisation hésite. Bick et ses coauteurs attribuent un peu plus de la moitié de l’écart avec les États-Unis à la structure de l’économie, taille des entreprises et poids des secteurs. Le reste relève du management, de l’encouragement et de l’accès aux outils. Autrement dit, d’une décision.
Prenez un comptable de PME qui rédige ses relances clients avec ChatGPT sur son téléphone personnel. Il figure dans les statistiques d’usage. Son cabinet, lui, n’apparaît nulle part. Ni charte, ni outil validé par la DSI, ni réorganisation des tâches. Les gains restent individuels, invisibles, et parfois risqués pour les données du client.
Surveiller et attendre
Pourquoi les entreprises tardent-elles ? Le Focus aligne cinq défaillances de marché, et deux résonnent fort dans le cas français. La première tient aux asymétries d’information. Chaque dirigeant a intérêt à laisser son concurrent essuyer les plâtres, puis à copier ce qui marche. Rationnel pour lui, coûteux pour tous. L’IA aggrave ce réflexe, note le CAE, car une équipe déçue par une génération de modèles en 2023 peut ignorer durablement ce que savent faire ceux de 2026.
La seconde tient aux investissements complémentaires. L’historien de l’économie Paul David l’a montré pour l’électricité. Les usines n’ont gagné en productivité qu’après s’être réorganisées autour du moteur électrique, des décennies après son invention. L’IA suit la même pente. Sans données structurées, sans formation, sans refonte des processus, l’outil reste un gadget de poche. Or ces coûts sont immatériels, donc impossibles à gager auprès d’une banque. Les PME, déjà en retard, en paient le prix fort.
Le constat pique d’autant plus que les politiques publiques regardent ailleurs. La plupart des pays subventionnent l’invention, crédit d’impôt recherche en tête, et presque jamais l’adoption.
Adopter, oui, mais auprès de qui ?
Le CAE n’appelle pas pour autant à diffuser l’IA à tout prix. Sa quatrième défaillance, la concentration des fournisseurs, joue en sens contraire. Plus l’adoption s’adosse à quelques acteurs américains, plus la dépendance s’installe, avec ses risques de verrouillage, d’exposition aux lois extraterritoriales et d’outils mal taillés pour des secteurs français pauvres en données, l’industrie ou les services publics.
Encore faudrait-il savoir mesurer cette dépendance. Le chiffre le plus repris, 83 % du marché européen du cloud et du logiciel aux mains d’entreprises américaines, vient d’une étude Asterès pour le Cigref fondée sur des entretiens dont personne ne connaît la représentativité. Seule l’administration dispose aujourd’hui d’une photographie sourcée, grâce à la commission d’enquête de l’Assemblée nationale publiée en juillet. Sur 2,3 milliards d’euros d’achats recensés, les fournisseurs extra-européens pèsent 29 %. Le chiffre rassure jusqu’à la décomposition. 19 % sur le conseil, mais 64 % sur les logiciels des DSI et 90 % sur la bureautique et les systèmes d’exploitation. Microsoft encaisse à lui seul 115 millions d’euros. L’État a confié ses prestations à des ESN françaises et son poste de travail à Redmond.
Pour le privé, rien d’équivalent. Une licence logicielle de plus d’un an sort des statistiques du commerce extérieur, comptée en investissement immatériel. Un abonnement souscrit par un particulier n’apparaît nulle part. La balance des paiements range dans la même case le conseil informatique et l’accès à un grand modèle de langage. La France connaît au million près le déficit de ses échanges de matériel informatique, et ignore combien elle verse chaque année aux fournisseurs de LLM.

Piloter à l’aveugle
Le Focus avance des pistes concrètes, des données de paiement de la Banque de France à une nomenclature enfin désagrégée. Elles prendront des années. En attendant, la France pilote sa stratégie IA avec deux instruments faussés. Des palmarès commerciaux qui la flattent. Une mesure de la dépendance qui l’aveugle.
La question n’est donc plus de savoir si les Français veulent de l’IA. Ils en veulent. Reste à savoir si leurs dirigeants accepteront de payer la réorganisation qui va avec, et auprès de qui ils l’achèteront. Adopter vite ou adopter souverain : le vrai arbitrage stratégique se loge là, et personne ne dispose encore des chiffres pour le trancher.




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