Le Trust Barometer 2026 d’Edelman dresse un constat net : la société ne se contente plus de douter, elle se referme.

Sept personnes sur dix sont désormais réticentes, voire incapables, de faire confiance à quelqu’un qui pense différemment. Le dialogue décroît. L’entre-soi devient refuge. Quiconque traîne sur X en est déjà convaincu. Mais c’est pareil au-delà de cette plateforme nous confirme l’étude.

Ce n’est pas un débat abstrait. C’est une dynamique concrète, qui touche l’information, les relations sociales, l’économie. Moins d’un tiers des sondés pense que la génération suivante vivra mieux. En France, ils ne sont que 6 % à y croire. Le doute n’est plus une position intellectuelle. C’est un réflexe de survie. Rappelons le, le rôle de la confiance est de réduire la complexité sociale, de simplifier l’incertitude d’un monde imprévisible en stabilisant des attentes sur autrui et sur les institutions. A l’inverse, cette défiance est sans doute plus à entendre devant un monde devenu chaotique et incertain. Une réponse singulière à un défi global.

La défiance a changé de forme

La défiance ne se limite plus à une suspicion vis-à-vis des élites ou des institutions. Elle devient structurelle, horizontale. Les citoyens s’éloignent les uns des autres. Les grandes institutions, gouvernements, médias, ONG, perdent du crédit. Seuls les cercles de proximité résistent : collègues, voisins, employeurs. Après l’archipélisation chère à Jérôme Fourquet, nous sommes dans “l’insularisation”: « Le repli sur soi est devenu la prochaine grande crise de la confiance », déclare Richard Edelman, CEO d’Edelman. « Ces cinq dernières années, nous sommes passés de la peur à la polarisation, puis à la défiance, pour arriver aujourd’hui à “l’insularity”. Les individus se détournent du dialogue et du compromis, préférant la sécurité du familier au risque perçu du changement. Le nationalisme supplante la coopération mondiale, et l’intérêt individuel prime sur le progrès collectif. Nous sommes passés du “nous” au “moi”. »

Cette recomposition est brutale. Le gouvernement recueille 53 % de confiance au global, (en France : – de 25% selon le CEVIPOF). Les entreprises, 64 %. Mais l’acteur qui surperforme, c’est “mon employeur” : 78 % de confiance auprès des salariés, soit 25 points de plus que les gouvernements.

Les entreprises en première ligne

Ce glissement implique une attente. On attend des entreprises qu’elles deviennent des lieux de cohésion. Ce n’est pas leur mission première, mais c’est aujourd’hui leur réalité. Elles sont perçues comme plus compétentes, et désormais plus éthiques que les ONG, une première.

Cela implique une posture : être capable d’inclure, d’écouter, de faire dialoguer des visions du monde. 75 % des répondants estiment que les CEO devraient consulter des personnes aux parcours différents avant de décider. 74 % veulent qu’ils s’engagent auprès des collaborateurs critiques ou sceptiques.

Cette attente est d’autant plus vive que la polarisation s’installe au travail. 42 % des salariés préféreraient changer de service plutôt que de travailler sous l’autorité d’un manager aux valeurs opposées.

 

L’IA, révélateur de ces fractures

Si l’intelligence artificielle n’est pas au cœur du baromètre, elle y apparaît comme symptôme. Un sujet technique devenu politique. Un terrain sur lequel se projettent espoirs et exclusions. La moitié des personnes à faibles revenus redoutent d’en être écartées : 54 % des personnes à faibles revenus et 44 % des classes moyennes estiment qu’elles seront exclues des bénéfices réels de l’IA générative.

D’un côté, on s’enthousiasme : les modèles ouverts et multimodaux boostent la recherche et promettent de nouveaux services. D’un autre, 42 % des salariés préféreraient changer de service plutôt que de travailler avec un manager aux valeurs différentes. Un même pourcentage refuserait d’investir dans une entreprise qui ne partage pas ses convictions.

Dans l’enseignement, les professeurs rappellent que l’IA peut faciliter la personnalisation, alléger les tâches répétitives, mais qu’elle reste incapable de saisir la complexité émotionnelle, le non-dit, l’intuition pédagogique. Ce qui vaut à l’école vaut aussi dans l’entreprise : l’outil a besoin de médiateurs humains pour être compris, critiqué, utilisé. La situation actuelle ressemble à celle d’un établissement scolaire qui reçoit un outil numérique ultra-puissant, sans formation, sans méthode, sans débat. Certains l’adorent, d’autres le redoutent. Les élèves demandent, les parents s’inquiètent, l’administration se tait. Résultat : chacun improvise.

C’est ce que vit l’Europe avec l’IA. Et comme dans l’école, ce sont les professeurs, ici, les entreprises , qui doivent créer du lien, rassurer, cadrer. Cela demande du temps, de la clarté, de l’humilité. Ce n’est pas un bonus : c’est la condition pour que la technologie serve réellement la société.

Europe à un carrefour

Sur ce point, l’Union européenne avance à tâtons. Les règles sur l’usage des données sont floues, mouvantes, hétérogènes. Résultat : les acteurs européens risquent de se retrouver exclus du développement des futurs modèles d’IA, au profit d’acteurs américains ou chinois. Et avec eux, ce sont nos langues, nos cultures, nos cas d’usage qui deviennent invisibles dans les algorithmes.

Le marché unique, censé créer un espace cohérent, se fragmente au moment où il devrait se renforcer face à l’adversité, même de ses proches alliés. Une régulation claire, rapide, harmonisée est attendue. Non pour tout permettre, mais pour rendre possible une innovation maîtrisée. Au-delà des enjeux à court terme, cette trajectoire est du moyen terme, elle est indispensable au regard des trajectoires prises par les grands bloc techno-solutionnistes.

Rouvrir l’espace du commun

Le constat est simple. La confiance ne reviendra pas par décret. Elle ne se décrète pas, elle se construit. Et aujourd’hui, ce sont les entreprises, non pas par vocation, mais par effet de gravité  qui en ont la possibilité. Parce qu’elles accueillent la diversité. Parce qu’elles sont des lieux d’interaction. Parce qu’elles sont encore écoutées.

Mais cela suppose d’agir. Pas par opportunisme, mais par responsabilité. La crise actuelle n’est pas morale. Elle est structurelle. Elle appelle des lieux où les opinions divergentes peuvent cohabiter sans se nier. Des cadres où l’innovation n’est pas imposée, mais débattue. Des pratiques managériales qui n’excluent pas le dissensus.

Le nationalisme économique, la polarisation sociale, la méfiance généralisée ne sont pas des fatalités. Mais elles gagnent du terrain. Ne rien faire, c’est choisir de s’y adapter. Agir, c’est décider de rouvrir un espace commun. Et ce travail commence là où les gens vivent, travaillent, échangent. Ce travail commence maintenant.

Pour découvrir le Baromètre : 2026 Edelman Trust Barometer | Edelman


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