Pour comprendre la déliquescence et penser l’état et le futur de nos démocraties, l’essai d’Asma Mhalla, « Technopolitique, comment la technologie fait de nous des soldats » est le livre à lire. Au fil des pages, l’autrice démêle l’écheveau complexe tissé par les technologies et ses apôtres dans le champ de la politique, de la géopolitique, de nos vies, et dessine une trajectoire des possibles à l’aune du projet totalisant des apôtres de la technologie totale. Il est important de comprendre pour agir, c’est l’objectif de cet essai.
De la technologie totale* au totalitarisme par l’alliance des Etats et des technos, il n’y a qu’un pas, qui n’est pas franchi explicitement par Asma Mhalla car ce n’est pas aussi simple. Même si en creux, l’idée d’une acmé de la société de surveillance et de contrôle par la captation de nos esprits est bien un scénario possible qui se déroule au fil des lignes, l’avenir n’est pas gravé dans le marbre de la prédiction, si chère aux tenants du « technosolutionnisme ».
Il faut du talent pour vulgariser et penser la complexité de la sphère technopolitique et éviter l’écueil de la facilité. Et c’est exactement ce qui est réalisé dans ce court essai politique. Le postulat est clair : les géants de la technologie, les « big tech » modèlent nos représentations du monde et in fine les façonnent au gré des algorithmes, de la massification du calcul et d’une intrication toujours plus forte du réel et du virtuel. Et ce au point de créer une confusion entre les deux, une symbiose accentuée par l’hypervitesse, concept de Paul Virilio,concept de Paul Virilio, créant une fragmentation des récits et leur privatisation.
Couplé aux « big states », les alliances ambivalentes et objectives, mais réelle, en font des alliés dans le déploiement du pouvoir et l’accroissement et le maintien de la puissance, au sens que donnait Raymond Aron à ces termes et traduits, imparfaitement par Power Politics.
Sommaire
La disparition du commun dissout la démocratie
Conséquence pour le citoyen, cette fragmentation individualise la relation à l’information ( et à la désinformation) et singularise la perception du réel et de ses représentations, désagrégeant dans ce flux tout commun possible. Un commun sans lequel l’exercice démocratique est dysfonctionnel (comme le rappelle Hannah Arendt) et cède peu à peu le pas à un l’état nature hobbesien, « un état de guerre de chacun contre chacun », et la brutalisation associée, largement convoqués dans cet essai.
Une fois ces deux postulats édictés, le couplage tech/états et dissolution de la démocratie par une singularisation des récits, Asmah Mallah pose la question du contrat social à l’aune des multiples figures du Leviathan 4.0. Ou plutôt l’hydre technopolitique qui déploie ses tentacules dans tous les compartiments de la société et de son fonctionnement, mais aussi sur le champ de bataille pour la conquête des esprits, la guerre cognitive* rendue possible par le numérique, et plus prosaïquement par une militarisation du monde via le déploiement de dispositifs sécuritaires (et de surveillance) et militaires. De la géopolitique à la polémologie, le hiatus est ténu. L’ordre international est dans l’ordre des rivalités des puissances et la guerre se gagne par la conquête des esprits en ligne de front.
L’impossible souveraineté
Pensé sous le prisme de la puissance et du pouvoir, quelle réponse au projet technopolitique et quelle souveraineté possible ? Comment réduire l’emprise et la militarisation. Le droit mis en avant comme source régulation du projet technologique montre vite ses faiblesses. D’une part par la difficulté à arbitrer entre rentabilité économique et frein à l’innovation. Couper les ailes aux entreprises contributrices au PIB, à l’opérationnalité de l’Etat et au gain de puissance est une impasse récurrente. L’arbitrage entre gains présents et dégâts futurs est vite réglé.
D’autre part, quand au droit, là aussi si l’on convoque Raymond Aron de nouveau, à l’insigne faiblesse du droit international la violence semble être la voie privilégiée par les acteurs en présence. Dit autrement, le droit est inopérant pour la pacification et la régulation des relations internationales tout comme l’insertion de la technologie dans la pratique de contrôle et de surveillance par les Etats. A l’identique, la maitrise en interne par les états des externalités liées aux plateformes semble impossible sans une profonde révision des constitutions, ou un autoritarisme difficile à souhaiter.
L’Europe : arbitre d’un match d’où elle est absente ?
Dans ce cadre, l’Europe et la France sont renvoyées à la périphérie de cette lutte entre big states (USA, Chine, Russie) tentant, faute d’avoir une stratégie de puissance, de contenir par le droit l’immixtion des bigtech/bigstates dans les méandres des sociétés européennes et de leurs marchés.
Notons d’ailleurs, pour être taquin, que l’IA act entériné le 18 mars dernier en plénière européenne ne mentionne nulle part la désinformation comme risque lié à l’IA. Autre symptôme, notons aussi la bascule du champion français de l’IA, Mistral AI, vers l’infrastructure proposée par Microsoft. L’alliance avec le géant du logiciel et les moyens associés, démontre si besoin en était la faiblesse de l’Europe sur le versant technologique, condamnée à un micro-management de son marché à défaut de promouvoir auprès de sa population et des agents économiques une vision stratégique globale.
Quel contrat social pour l’avenir ?
Face à cette privatisation rampante du régalien, l’intensification des confrontations et militarisation des esprits, quelle réponse politique ? Sur ce point les pistes explorées par Asma Mallah laissent songeur. Une co-gouvernance transatlantique, une re création du lien nation -armée, citoyen prônée par Clausewitz, l’irruption du Big Citizen dans la boucle. L’objectif et l’enjeu sont une redistribution des clés de répartition du pouvoir et du débat entre acteurs. Autant de pistes, entre autres, posées par l’essayiste pour éviter d’être pris par l’aspiration dans le sillage de l’hypervitesse et la symbiose en cours entre réel et virtuel.
Pour le citoyen, la piste la plus crédible de mon point de vue, et difficile, pour sortir de la caverne, ou plutôt des cavernes ou chacun est enfermé passe sans grande surprise par l’éducation. Le constat est posé de manière unanime : la connaissance et l’esprit critique sont les deux leviers de l’autonomie. Le terrain de la connaissance (non privatisée et manipulée par les bigtech) doit être travaillé par l’éducation, un retour au réel du savoir en place du saupoudrage de la multitude de matières anecdotiques abordées parfois de manière superficielle. Un retour aux fondamentaux en quelque sorte.
Encore une fois, il faut lire cet essai tant l’autrice à réussi à synthétiser de manière magistrale l’intrication entre les trajectoires empruntées par les géants de la tech et leurs apôtres, la relation entre ces géants et les états tout comme les externalités négatives de ces trajectoires sur le citoyen et les démocraties. Cet essai peu aussi être abordé comme une histoire et une cartographie actuelle du numérique, de ses acteurs et de ses effets. Un état des lieux lumineux et didactique. De plus, et c’est aussi la force de cet essai, l’écriture d’Asma Mhalla est claire et fluide.
* Pour l’autrice, “La technologie totale est l’idée que la technologie porte un projet politique, idéologique, totale par sa volonté de puissance et de contrôle hors limite.
Pour comprendre tous les termes du livre, l’ami Luc Legay a eu la très bonne idée de réaliser un glossaire
*La guerre cognitive : quelle définition ?
Après la guerre de l’information, la guerre cognitive est désormais sur toutes les lèvres des militaires et penseurs de la polémologie. Dans la définition donnée par Christian Harbulot, le fondateur de l’école de guerre économique, la guerre cognitive est avant tout une guerre portant sur la capacité à connaître, produite ou déjouer les connaissances, donc “d’utiliser la connaissance dans un but conflictuel”. A cette définition donnée en 2002 dans le sillage des attentats de 2001 et l’offensive portée par les Etats-Unis sur les conflits de basse intensité et le verrouillage sécuritaire, l’essor de l’Internet a complété cette définition, sans l’exclure, de la manière suivante : « l’art d‟utiliser des technologies pour altérer la cognition de cibles humaines » C‟est donc en premier lieu la recherche explicite de la manipulation des esprits afin d’influencer le fonctionnement mental puis les actions individuelles ou collectives.(source : Guerre cognitive et dépendances) ou encore “L’influence cognitive orientée consiste, notamment pour ce qui est du domaine de la guerre cognitive, à altérer, modifier ou empêcher le déroulement autonome de la pensée d’une cible humaine”. Autrement dit, avec le développement de l’hyper connectivité il est devenu plus facile, en exploitant les plateformes et les effets cognitifs de cette hyper connexion de manipuler l’information et les récits pour orienter la perception ou le comportement. Autrement dit, passer du cognitif au conatif par la médiation des dispositifs numériques.
A lire le volume 7 N°1 de Industrie Cognitique

