Site icon Fabrice Frossard

A2Family, MCP, ADK : la guerre des protocoles IA

Protocole A2A de google expliqué

Les IA vont bientôt se parler entre elles. Sans vous. Et ça change tout.

La volonté d’agentiser le web devient une obsession pour Google. Vous vous souvenez du papier de recherche de Google sur la collaboration entre agents ? Depuis, une étape est passée. Google vient de partager en Open Source avec la Linux Foundation la “A2Family», un ensemble de protocoles (avril 2025) pour que les agents IA puissent collaborer, négocier et régler des transactions de manière autonome. Une actualité qui nous permet de parler un peu de cette couche de protocoles. Rappel : ce n’est pas une annonce de plus parmi d’autres. C’est potentiellement l’infrastructure de la prochaine couche d’internet. Le moment où les assistants IA cessent d’être des outils individuels pour devenir un écosystème de travailleurs numériques capables de se déléguer des tâches et de se payer entre eux.

Sans présumer de son adoption, même si le passage en Open Source sera un accélérateur. Nous verrons pourquoi, cette couche de protocoles peut révolutionner, encore, le web et surtout les interactions entre agents. A2A accélère le développement de systèmes autonomes complexes avec une orchestration rationalisée entre agents. Je vous explique.

La A2Family : quatre protocoles, une révolution silencieuse

Aujourd’hui, chaque IA travaille en silo. Votre assistant planifie vos réunions, mais ne peut pas parler à celui de votre fournisseur. Votre agent CRM ne communique pas avec l’agent comptable de votre client. Même si vous utilisez plusieurs IA, elles fonctionnent comme des collègues qui refusent de s’envoyer des emails. Dans le meilleur des cas, vous avez orchestré des multi-agents (crewAI, Langchain…), mais ils travaillent en circuit fermé.

Google a décidé de remédier à cette isolation avec quatre protocoles complémentaires.

A2A (Agent-to-Agent) : la langue commune

C’est l’Espéranto des robots. Le protocole A2A permet à une IA créée par une startup française de communiquer instantanément avec un agent développé par une multinationale japonaise sans intermédiaire humain, sans code d’adaptation spécifique. Résultat concret : votre assistant personnel contacte l’IA d’une salle de sport, négocie un créneau selon vos préférences, confirme la réservation. Vous ne faites rien. Ils se comprennent immédiatement parce qu’ils parlent la même langue.

A2UI : l’interface de validation sécurisée

Parfois, l’IA a besoin de vous soumettre un choix avant d’agir pour éviter toute action inopinée et parfois dangereuse. A2UI lui permet d’afficher une interface propre et interactive directement dans votre environnement. Trois hôtels sur une carte, avec prix et disponibilités. Vous cliquez. La fenêtre disparaît. L’agent exécute. Aucun risque d’injection malveillante : ce canal de communication est techniquement isolé de votre système, l’IA ne peut pas “pirater” votre appareil via cette fenêtre.

AP2 (Agent Payments) : le portefeuille numérique

Comment autoriser une IA à acheter quelque chose pour vous sans lui transmettre votre numéro de carte bleue ? AP2 répond par un système de jetons sécurisés. Vous définissez une mission avec un plafond, 50€ maximum pour réserver ce billet. L’agent règle la prestation avec un badge numérique cryptographique qui prouve qu’il dispose des fonds sans jamais exposer vos données bancaires. Le principe du virement provisionné, appliqué aux agents autonomes.

UCP (Universal Commerce Protocol) : le contrat standard.

Vendre via une IA soulève un problème de droit commercial : quand la vente est-elle conclue ? Qui est responsable en cas de litige ? UCP standardise l’intégralité du parcours commercial, bon de commande, facture, preuve de livraison, pour que chaque transaction entre agents soit reconnue, tracée et auditable par les deux parties. C’est le cadre légal qui transforme un échange entre robots en contrat opposable.

Ensemble, ces quatre couches forment un système cohérent. Google les a réunies sous le nom A2Family pour signifier qu’elles sont conçues pour fonctionner ensemble et non comme des solutions indépendantes.

La stratégie de Google : architecte des rails, pas propriétaire du train

Google n’a pas placé ces protocoles sous licence propriétaire. Il les a confiés à la Linux Foundation et les a rendus open source. Naïf ? Absolument pas.
C’est une répétition exacte de la manœuvre Android. En offrant le système d’exploitation mobile, Google n’a pas cherché à contrôler chaque téléphone. Il a assuré que ses services, Search, Maps, publicité, soient présents partout. En rendant la A2Family open source, il ne cherche pas à être le seul agent sur le marché. Il cherche à devenir l’architecte des rails sur lesquels tout le monde devra circuler.

Le point le plus stratégique est AP2. Définir comment les agents paient entre eux, c’est obtenir une visibilité totale sur les flux économiques du nouveau web. Sans même prendre de commission directe, la data transactionnelle à cette échelle représente une mine d’or pour le moteur publicitaire de Google et un argument commercial massif pour Google Cloud, qui deviendra naturellement l’environnement d’hébergement de référence pour ces agents.

Pour les concurrents, le dilemme est brutal. Soit-ils adoptent le standard de Google et valident sa vision de l’architecture. Soit ils restent isolés, au risque de devenir incompatibles avec le reste de l’économie des agents. C’est ce que les stratèges appellent un “contre-pied” : en plaçant ces protocoles sous l’égide d’une fondation neutre, Google force ses adversaires à choisir entre deux mauvaises options.

Le rôle de la Linux Foundation sera de “dé-googliser” la gouvernance en créant un comité technique multi-acteurs pour garantir qu’aucun joueur ne puisse modifier les règles unilatéralement. Elle devrait également développer des alternatives à l’ADK (le kit de développement officiel de Google), pour permettre à des développeurs d’implémenter A2A sans passer par l’écosystème Google. Certifier des implémentations “A2-Compatible” sera probablement son premier chantier concret.

Le paysage concurrentiel : MCP, OpenAI, Amazon, Apple

Le marché ne se laissera pas faire et chacun agira pour imposer ses propres standards.

MCP (Anthropic) : le rival le plus sérieux

Lancé fin 2024, le Model Context Protocol est déjà massivement adopté par OpenAI, Microsoft (via Semantic Kernel), Slack et GitHub. Son angle d’attaque est différent : là où A2A orchestre le dialogue entre agents (horizontal), MCP connecte un agent à ses outils et données (vertical), un peu comme un port USB ou une API en plus simple. Avec MCP, l’IA accède à votre CRM, votre SQL, vos emails, sans réécrire de connecteur à chaque fois.
La meilleure métaphore : MCP est le câble USB de l’IA là où A2A est le réseau routier. Les deux sont nécessaires. Les deux ne font pas la même chose.

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OpenAI & Microsoft : la résistance par le volume

Pas besoin d’inventer un protocole concurrent quand vous contrôlez la masse critique d’utilisateurs. La stratégie probable d’OpenAI : étendre le MCP pour le rendre capable de gérer les interactions horizontales, et imposer son standard de facto par le simple poids du nombre. Argument commercial en prime : “Pourquoi l’usine à gaz ADK de Google quand vous pouvez connecter vos agents en une ligne de code chez nous ?”

Amazon : le vrai danger pour UCP et AP2

Souvent sous les radars des médias dès que l’on parle d’IA, Amazon est le concurrent le plus redoutable sur la partie commerce. Amazon possède déjà l’infrastructure de paiement et de logistique à l’échelle mondiale. Si un agent autonome doit acheter un produit physique, il passera par là où se trouvent les stocks. Amazon n’a aucun intérêt à laisser Google définir les règles du commerce automatisé, et surtout, a les moyens pour imposer un “Amazon Agent Commerce Protocol”.

Apple : le garde-barrière

Apple est techniquement en retard. Pas de protocole ouvert, pas d’infrastructure cloud publique, une IA générative qui cherche encore ses marques. Mais Apple possède quelque chose que personne d’autre n’a : le terminal. L’iPhone. La confiance de deux milliards d’utilisateurs.
Ils ne gagneront pas la guerre des protocoles. En revanche, ils pourraient imposer une couche “Apple Secure Agent” sur iOS : votre agent monétisé ne peut interagir avec un utilisateur d’iPhone que s’il est certifié par Apple. Exactement comme Apple Pay n’a pas inventé le paiement sans contact, mais a imposé son propre passage obligé. Apple n’est pas crédible pour créer le protocole. Ils sont les seuls capables de le valider ou de le tuer auprès du grand public.

Ce que ça peut changer pour vous

Si vous développez des agents IA pour vos clients ou pour votre propre activité, la distinction entre MCP et A2Family n’est pas technique. Elle est stratégique. Avec MCP, vous connectez des outils à une IA. Vous automatisez les processus internes d’un client. Vous facturez au jour passé. La valeur est réelle, mais le modèle reste linéaire.

Avec A2Family, et notamment AP2, votre agent peut facturer à l’acte, de manière automatisée. Vous créez un agent expert sur un micro-créneau (audit RGPD pour SaaS B2B, scoring de fournisseurs, qualification de leads sectoriels). N’importe quelle autre IA sur le marché peut l’appeler, utiliser sa prestation, le payer instantanément via le protocole — sans contrat manuel, sans intervention humaine. Votre revenu devient passif et scalable.
C’est le passage d’une activité de service à une activité d’éditeur de solutions automatisées. C’est un modèle économique différent.

Les risques à ne pas minorer

L’adoption précoce comporte des pièges bien documentés

L’instabilité des specs. Les protocoles évoluent rapidement. Un agent monétisé aujourd’hui via l’ADK pourrait nécessiter une refonte technique dans six mois suite à une mise à jour de sécurité ou de gouvernance. Le vendor lock-in déguisé. Les protocoles sont open source. Mais si les seuls outils performants pour les déployer restent dans l’écosystème Google, vous êtes dépendant en pratique, quelle que soit la licence théorique.
Le scénario Betamax. Investir massivement dans une architecture A2Family pour voir le marché basculer massivement sur un standard porté par Amazon ou OpenAI. Ça s’est déjà vu.

La posture recommandée

Trois règles simples pour naviguer sans se brûler :

1. Déployez MCP maintenant pour tout ce qui est interne et opérationnel. C’est le standard de fait. La courbe d’apprentissage est faible, le ROI est immédiat.
2. Testez l’ADK de Google pour comprendre la logique de monétisation, mais sans verrouiller toute votre infrastructure de paiement avant que les institutions financières ne valident massivement AP2.
3. Encapsulez votre logique métier. Créez une couche d’abstraction entre votre “intelligence” et le protocole. Vous pourrez changer de rail sans réécrire votre agent. C’est l’équivalent de ne pas coder directement pour une API spécifique.

Deux scénarios pour 2027

Scénario A : la fragmentation. Chaque géant garde son protocole. Vous développez un agent pour l’univers Google, un autre pour l’univers Microsoft/OpenAI, un troisième pour l’écosystème Amazon. Le coût de développement explose. Les PME abandonnent. Seuls les grands groupes peuvent se permettre la complexité.

Scénario B : la convergence forcée. La Linux Foundation réussit à construire les passerelles. A2Family devient le protocole de transport (la route). MCP devient le protocole de contenu (le chargement du camion). Google accepte de perdre le contrôle total de l’ADK pour que ses protocoles survivent dans un écosystème neutre. C’est le scénario TCP/IP, le plus petit dénominateur commun finit toujours par s’imposer dans l’histoire de l’informatique.
La logique technique plaide pour le scénario B. La réalité économique des GAFAM suggère qu’on passera d’abord par une douloureuse phase A.

La cohérence de la pile A2A + A2UI + AP2 + UCP, un système pensé de bout en boutde la communication à la transaction apporte une vraie plus value qui préside à son adoption. En effet, la plupart des initiatives concurrentes couvrent une couche, pas les quatre. Et l’angle open source via la Linux Foundation est une décision stratégique intelligente qui neutralise l’argument “propriétaire Google” avant qu’il ne devienne bloquant.

En revanche, AP2 et UCP sont les parties les plus risquées. Standardiser le paiement et le cadre commercial entre agents autonomes, c’est toucher à du droit, de la régulation financière, de la compliance. De fait, ce protocole est face à un problème institutionnel : les banques, les régulateurs européens, les juristes commerciaux n’ont pas encore de position claire sur ce que signifie “une IA achète quelque chose”. Le protocole peut être parfait, il attendra quand même les institutions.
Reste aussi la complexité d’implémentation d’AP2. Avec à la clé un risque de créer un fossé énorme entre les grandes entreprises qui peuvent se payer une infrastructure de Verifiable Credentials, et tout le reste. Le risque de fragmentation n’est pas seulement entre géants, il est aussi vertical. Ce que Google propose, c’est essentiellement une vision du web où les agents économiques ne sont plus des humains mais des IA. C’est une rupture de paradigme massive, pas une évolution. Et les ruptures de paradigme de cette ampleur prennent rarement le chemin que leurs initiateurs ont tracé. A2 c’est mieux (vieille ref), à voir.

 

 

Une explication claire : Introduction to Agent2Agent (A2A) Protocol

 

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